Si tu me vous, je te tu…

Avant même de se demander si le tutoiement est une marque de respect ou d'irrespect, il peut être utile de s'interroger sur l'origine de cette étrange habitude qui consiste à parler à une seule personne comme si elle était plusieurs...

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Voici un sujet dont on parle assez peu : le tutoiement. De tous temps, les enfants de Dieu se nommaient entre eux « amis » ou « frères », et ils se tutoyaient. Cet usage se retrouvait aussi dans la Rome antique où les citoyens se tutoyaient entre eux. Les « camarades » des partis politiques font de même. Certaines langues n’utilisent d’ailleurs pas le vouvoiement. Pourtant, dans nos assemblées, combien de frères et de sœurs continuent à se vouvoyer comme des inconnus ou comme des personnes séparées par un rang social ? Cette habitude est tellement ancrée dans notre culture que nous ne nous demandons même plus d’où elle vient ni si elle est compatible avec l’esprit de l’Évangile.

Vous êtes tous frères

La première question n’est pas historique mais biblique. Jésus déclare : « Vous êtes tous frères » (Matthieu 23:8). Cette affirmation est loin d’être anodine. Dans ce même passage, le Seigneur met en garde ses disciples contre la recherche des titres, des honneurs et des distinctions qui élèvent un homme au-dessus de ses semblables. Il poursuit même en disant : « Celui qui est le plus grand parmi vous sera votre serviteur » (Matthieu 23:11). L’Église est une famille. Dieu est notre Père. Jésus est notre frère aîné. Nous sommes membres d’un même corps. Les croyants du premier siècle s’appelaient « frères », « bien-aimés », « saints » ou encore « amis ». L’apôtre Jacques écrit : « Mes frères, que votre foi en notre glorieux Seigneur Jésus-Christ soit exempte de toute acception de personnes » (Jacques 2:1). Quant à Paul, il demande aux croyants de regarder les autres comme étant au-dessus d’eux-mêmes (Philippiens 2:3). Le respect chrétien est donc mutuel. Il ne consiste pas à élever certains hommes au-dessus des autres mais à s’abaisser soi-même.

Mais vous, ne vous faites pas appeler Rabbi ; car un seul est votre Maître, et vous êtes tous frères.

Matthieu 23:8

D’où vient le vouvoiement ?

Le vouvoiement est utilisé dans notre monde pour marquer le respect envers un supérieur. Ce code ancien vient d’un épisode historique précis — tout comme la « cravate », ce morceau de tissu inutile pendant autour du cou et censé marquer le sérieux d’une personne, dont l’origine remonte à des circonstances historiques aujourd’hui largement oubliées. Selon une tradition historique répandue, c’est au IIIe siècle que l’empereur romain Dioclétien, originaire de Dalmatie, développa davantage le cérémonial impérial. L’empereur parlait alors de lui-même au pluriel, utilisant le « nous » majestatif. Sa personne était entourée d’un véritable culte et il n’était plus considéré comme un simple homme. La Bible nous montre pourtant ce que Dieu pense de ce genre d’exaltation. En Actes 12, lorsque le peuple s’écrie devant Hérode : « Voix d’un dieu et non d’un homme », nous lisons aussitôt : « Au même instant, un ange du Seigneur le frappa (…) et il expira, rongé des vers. » Le même avertissement avait déjà été adressé à Nebucadnetsar dans Daniel 4 lorsque son orgueil l’avait conduit à s’attribuer la gloire qui revient à Dieu seul.

D’autres historiens font remonter l’usage du vouvoiement à la division de l’Empire romain entre Orient et Occident. Deux empereurs gouvernaient alors simultanément et l’usage du pluriel aurait progressivement servi à reconnaître l’autorité impériale dans son ensemble. Plus tard, une forme de christianisme devenue religion d’État s’accommoda naturellement de ces structures de pouvoir héritées de Rome. Quelle que soit l’explication retenue, le point essentiel demeure le même : le vouvoiement apparaît dans un contexte de hiérarchie, de représentation du pouvoir et de distinction entre les hommes. Or l’Évangile agit précisément dans le sens inverse en rapprochant ceux que le monde sépare.

Nous refusions de dire « vous » à une seule personne, parce que cela était contraire à la vérité et introduisait une distinction entre les hommes.

George Fox

Une exception remarquable

Il est intéressant de constater que le tutoiement n’a jamais complètement disparu. Dans la Rome antique, les citoyens libres se tutoyaient généralement entre eux. Le vouvoiement était avant tout associé à la majesté impériale et aux rapports de pouvoir. Lorsque les foules criaient « Ave César ! », elles ne saluaient pas un simple citoyen mais un homme élevé au-dessus des autres, entouré d’un cérémonial quasi religieux.

Des siècles plus tard, certains groupes chrétiens revinrent volontairement au tutoiement universel. Les Quakers, notamment, considéraient que l’usage du « vous » pour une seule personne entretenait artificiellement les distinctions sociales. Fidèles à leur principe de « plain speech » (parler simple ou parler franc), ils tutoyaient aussi bien les pauvres que les riches, les serviteurs que les magistrats, les nobles que les rois. Ils refusaient également de retirer leur chapeau devant les puissants, estimant que tous les hommes avaient été créés par le même Dieu et qu’aucun ne méritait les marques d’honneur réservées au Créateur.

Cette pratique leur valut souvent des moqueries, des amendes, des procès et parfois même l’emprisonnement. Pourtant, ils considéraient qu’il s’agissait d’une simple application des paroles de Jésus : « Vous êtes tous frères. » Pour eux, le langage devait refléter la réalité du Royaume de Dieu et non les hiérarchies du monde.

Des usages que nous croyons naturels

Cette question dépasse d’ailleurs largement le simple vouvoiement. De nombreux usages que nous considérons comme naturels sont en réalité le produit d’une histoire particulière. La cravate constitue un bon exemple de ces conventions dont nous avons oublié l’origine. Son nom viendrait des soldats croates engagés dans les armées françaises au XVIIe siècle, qui portaient autour du cou un foulard distinctif. Cette mode fut reprise par la noblesse puis par les classes dirigeantes jusqu’à devenir, des siècles plus tard, un symbole presque universel du sérieux, de l’autorité et du professionnalisme. Pourtant, personne ne naît avec une cravate autour du cou. Ce qui nous paraît aujourd’hui naturel, respectable ou même indispensable est souvent le résultat d’une simple convention historique. Il en va de même pour les titres honorifiques, certaines formules de politesse ou diverses marques de déférence que nous utilisons quotidiennement sans nous interroger sur leur signification profonde ni sur les systèmes de pensée qui les ont fait naître.

Des groupes chrétiens que d’aucuns qualifieront d’extrémistes avaient parfaitement compris ce principe. Ils pratiquaient ce qu’ils appelaient le « parler franc » (plain language). Ils refusaient de retirer leur chapeau devant les nobles. Ils refusaient d’utiliser les titres honorifiques. Ils refusaient de dire « mon sieur » ou « mon seigneur », estimant n’avoir qu’un seul Seigneur. Certains allaient jusqu’à remettre en question les noms païens des jours et des mois, considérant que le croyant devait examiner toute tradition à la lumière de l’Écriture plutôt que l’accepter simplement parce qu’elle était ancienne ou universellement admise. On pourra être d’accord ou non avec leurs conclusions, mais leur démarche mérite réflexion : ils cherchaient à distinguer ce qui venait réellement de la Parole de Dieu de ce qui provenait des traditions humaines.

Le respect véritable réside dans le cœur et la conduite, non dans les révérences, les titres ou les flatteries du langage. 

William Penn

Le christianisme supprime-t-il les hiérarchies ?

Le Nouveau Testament ne supprime pas les responsabilités dans l’Église. Il y a des anciens, des pasteurs, des évangélistes et des docteurs. Mais il supprime l’esprit de caste. Pierre écrit aux anciens : « Paissez le troupeau de Dieu (…) non comme dominant sur ceux qui vous sont échus en partage » (1 Pierre 5:2-3). L’autorité chrétienne n’est donc pas une élévation au-dessus des frères ; elle est un service rendu aux frères. Le responsable d’Église demeure un frère parmi les frères, tout comme le plus récent converti demeure un enfant de Dieu au même titre que lui.

Paul va même plus loin lorsqu’il demande aux croyants de se soumettre les uns aux autres dans la crainte de Christ (Éphésiens 5:21). Le modèle biblique n’est pas celui d’une pyramide où quelques-uns seraient élevés au-dessus des autres, mais celui d’un corps dont chaque membre dépend des autres. Le Royaume de Dieu ne détruit pas l’ordre ; il détruit l’orgueil. Il ne supprime pas les fonctions ; il supprime la glorification des fonctions.

Le tutoiement est-il un manque de respect ?

C’est l’objection la plus fréquente. Pourtant, le respect chrétien ne dépend pas d’un pronom. Il dépend du cœur. Un homme peut parfaitement vouvoyer son prochain tout en le méprisant intérieurement. Inversement, il peut tutoyer son frère tout en lui témoignant une profonde considération. Le tutoiement ne doit évidemment jamais devenir une excuse à la familiarité déplacée, à la domination ou à la condescendance. On pense notamment à certains missionnaires qui tutoyaient les Africains tout en exigeant d’être vouvoyés en retour. Une telle attitude ne manifeste pas la fraternité mais la supériorité.

Lorsqu’il est pratiqué entre frères, le tutoiement exprime au contraire quelque chose de profondément biblique : l’appartenance à une même famille spirituelle. Il abolit des barrières inutiles érigées par les systèmes humains. « Monsieur le pasteur » redevient alors un frère parmi ses frères, un serviteur parmi les serviteurs. Le tutoiement rappelle à celui qui serait tenté de s’élever que le plus petit de ses frères est lui aussi un enfant de Dieu. Il rappelle que l’attachement excessif aux titres, aux rangs et aux marques d’honneur terrestres appartient davantage à la logique du monde qu’à celle du Royaume.

Et il pose finalement une question simple : si Jésus a déclaré « Vous êtes tous frères », si l’Évangile a déjà abattu des barrières infiniment plus hautes que celles du langage, et si nous sommes réellement membres d’une même famille spirituelle, pourquoi parlerions-nous à nos frères comme à des inconnus ?

"Dingue" de Jésus, en chemin avec Lui depuis 34 ans, pionnier du web chrétien depuis 25 ans, père de 6 enfants, Nicolas habite en région bordelaise. Il est connu pour ses blogs d'investigation, ses interviews sans concession et ses chroniques radio conservatrices.

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