Enquête étymologique et spirituelle sur le mot « brouhaha »

Quelques mots hébreux déformés, un soupçon d'antisémitisme médiéval, le chaos de la Genèse et le silence de Dieu : enquête sur l'étrange histoire d'un mot qui nous invite au silence !

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Le mot brouhaha désigne aujourd’hui un vacarme confus, un tumulte de voix où plus personne ne distingue clairement ce qui est dit. Pourtant, selon une étymologie ancienne rapportée par plusieurs dictionnaires, ce mot pourrait provenir de l’expression hébraïque Baroukh Haba (בָּרוּךְ הַבָּא), qui signifie : « Béni soit celui qui vient ». Cette expression apparaît notamment dans le Psaume 118 : « Béni soit celui qui vient au nom de l’Éternel. »

Ironique, n’est-ce pas ? Une parole de bénédiction serait devenue, au fil des siècles et probablement sous l’effet d’un certain antisémitisme médiéval moqueur, le symbole même du bruit et de la confusion. Des mots hébreux entendus sans être compris auraient été caricaturés, déformés puis transformés en termes désignant le désordre ou le vacarme. Cette origine demeure discutée et difficile à démontrer avec certitude mais la proximité phonétique reste saisissante : Baroukh Haba → Barouha-ba → Brouhaha. Même si cette filiation devait rester une hypothèse, elle constituerait l’une des métamorphoses les plus étonnantes de la langue française : une bénédiction devenue vacarme.

Le cousin biblique : tohu-bohu

Le français possède un autre mot directement hérité de l’hébreu biblique : tohu-bohu. Dans Genèse 1:2, avant même que Dieu ne prononce la première parole créatrice, la terre est décrite comme étant « tohu va-bohu » (תֹהוּ וָבֹהוּ). Cette expression est souvent traduite par « informe et vide », mais son sens est plus riche. Le mot tohu évoque ce qui est désertique, vain, sans direction ni finalité. Le mot bohu renforce cette idée de désolation et d’absence d’ordre.

Avant la lumière, avant les saisons, avant la vie, il y a le tohu-bohu. Or le premier acte créateur de Dieu n’est pas de fabriquer quelque chose : il parle. « Dieu dit : Que la lumière soit. » Dans la pensée biblique, la parole précède l’ordre. Le chaos recule lorsque Dieu parle. Chaque fois que sa voix disparaît, le tohu-bohu menace de revenir. Ce n’est sans doute pas un hasard si le français utilise encore aujourd’hui cette expression pour désigner un désordre indescriptible.

Du Capharnaüm au chambard

La langue française possède une étonnante collection de mots pour désigner le bruit, le désordre et l’agitation collective. Le capharnaüm vient de la ville biblique de Capernaüm (Kfar Nahum, « village de Nahum »). Par ironie, son nom est devenu synonyme de désordre, d’encombrement et de confusion. Étonnant destin pour une ville où Jésus accomplit tant de miracles et dont les habitants furent pourtant sévèrement repris pour leur incrédulité malgré tout ce qu’ils avaient vu (Matthieu 11:23).

Le boucan vient d’un mot amérindien désignant les installations utilisées par les boucaniers pour fumer leur viande ; le terme a fini par désigner un grand bruit. Le tintamarre est une création expressive évoquant les sons métalliques des cloches et des casseroles. Le chahut désignait autrefois le vacarme des élèves perturbant un cours. La cohue évoquait à l’origine une file ou une queue avant de désigner une foule compacte et confuse. Le charivari, probablement issu du grec karêbaria (« mal de tête »), désignait ces défilés tapageurs organisés pour ridiculiser certaines personnes. La cacophonie vient du grec kakos (« mauvais ») et phônê (« voix ») : elle signifie littéralement « mauvais son ». Quant au tumulte, issu du latin tumultus, il désigne une agitation qui enfle jusqu’à devenir émeute ou soulèvement populaire.

Tous ces mots racontent finalement la même histoire : celle du bruit qui remplace le sens, de la foule qui couvre la voix et du désordre qui prend la place de l’ordre.

« C’est dans le silence qu’on Te loue, ô Dieu, dans Sion. »

Psaume 65:1

Le vacarme : un cri d’alarme oublié

Le mot vacarme possède lui aussi une histoire surprenante. Il provient d’un ancien terme flamand ou néerlandais, wacharme, qui signifiait essentiellement : « Attention ! » ou « Prenez garde ! ». À l’origine, le vacarme n’était donc pas un bruit quelconque mais un signal d’alarme militaire destiné à avertir d’un danger. Le sens a progressivement évolué jusqu’à désigner tout bruit violent ou désordonné.

Cette origine éclaire pourtant notre usage moderne. Derrière bien des vacarmes se cache effectivement une alarme. Derrière bien des cris se cache une peur. Derrière bien des agitations se cache une inquiétude. Le bruit n’est pas toujours le signe d’une force ; il est parfois le symptôme d’une faiblesse.

Bruire : quand le bruit n’était qu’un murmure

Le mot bruit est apparenté à l’ancien verbe bruire. Les feuilles bruissent, les eaux bruissent, le vent bruisse. À l’origine, le mot décrit simplement une vibration sonore continue. Avec le temps, il a fini par désigner tout ce qui occupe l’espace sonore et empêche d’entendre clairement.

Notre époque est devenue celle du brouhaha permanent. Notifications, vidéos, podcasts, musique continue, débats incessants, réseaux sociaux et informations en continu produisent un environnement où le silence est devenu presque suspect. Jamais l’humanité n’a autant communiqué. Et jamais elle n’a produit autant de bruit.

Le brouhaha religieux

Cette enquête étymologique prend une tournure particulièrement intéressante lorsqu’on l’applique à la vie spirituelle. Cette anecdote m’a fait réfléchir à nos cultes qui ont peur du silence comme une radio a peur d’un blanc de trois secondes. Dans la Bible, Dieu n’est pas toujours dans le bruit et le spectaculaire.

« Éloigne de moi le bruit de tes cantiques ; je n’écoute pas le son de tes luths », prophétisait Amos. Le problème n’est pas la musique. Le problème est un culte bruyant qui a perdu son cœur. Le bruit n’est pas forcément la présence de Dieu. L’émotion n’est pas forcément l’onction. L’agitation n’est pas forcément le réveil.

Après le vent impétueux, le tremblement de terre et le feu, Élie entend Dieu dans « le murmure doux et léger » (1 Rois 19:12). Cette idée surprend souvent nos mentalités modernes. Nous associons spontanément la louange aux chants, aux instruments et aux proclamations. Pourtant les Écritures présentent aussi le silence comme une forme de culte.

Le psalmiste déclare : « C’est dans le silence qu’on te loue, ô Dieu, dans Sion » (Psaume 65:1 dans la traduction littérale de l’hébreu). La plupart des traductions françaises rendent ce verset par : « À toi les louanges, ô Dieu, dans Sion. » Pourtant le texte hébreu dit littéralement : « Pour toi, silence est louange en Sion » (lekha doumiyah tehillah beTsion). Le mot doumiyah désigne le silence, le calme, le repos silencieux. Pour l’esprit hébraïque, la véritable adoration n’est donc pas toujours bruyante. Il existe une louange qui ne passe ni par les lèvres ni par les instruments mais par une attitude intérieure de confiance, d’écoute et d’attente devant Dieu.

« Arrêtez, et sachez que je suis Dieu. »

Psaume 46:10

Les Quakers et la redécouverte du silence

Les premiers Quakers commençaient leurs réunions dans un silence complet. Personne ne parlait avant d’avoir la conviction que Dieu lui-même avait quelque chose à dire. Le silence n’était pas considéré comme une absence mais comme une présence. Pour eux, attendre devant Dieu constituait déjà une forme d’adoration.

Beaucoup de réveils spirituels ont d’ailleurs été précédés de longues périodes de prière silencieuse et d’attente. Dans un monde saturé de notifications, de vidéos, de musique permanente et de commentaires incessants, le silence est devenu une discipline spirituelle révolutionnaire.

Du tohu-bohu à la Parole

La Bible commence par le tohu-bohu. L’Évangile de Jean commence par la Parole : « Au commencement était la Parole. » Ces deux ouvertures se répondent. Dans la Genèse, Dieu parle au chaos. Dans l’Évangile, Dieu devient lui-même la Parole.

Jésus-Christ apparaît alors comme la réponse ultime au brouhaha du monde. Là où règne la confusion, il apporte la vérité. Là où règne le désordre, il apporte l’ordre. Là où règne le bruit, il apporte la paix. Il est la Parole capable de remettre de la cohérence dans nos existences dispersées.

Rachetons ce mot

Le mot brouhaha nous enseigne plusieurs vérités précieuses. Une parole peut perdre son sens lorsqu’elle n’est plus comprise. Le chaos recule lorsque Dieu parle. Le vacarme n’est pas toujours la preuve d’une grande activité spirituelle. Le silence est parfois plus fécond que mille discours. Le croyant doit apprendre à discerner la voix de Dieu au milieu du bruit du monde. Christ est la Parole qui transforme le tohu-bohu en création ordonnée.

Peut-être qu’avant de chercher davantage de bruit dans nos rassemblements, nous devrions retrouver quelques instants de Baroukh Haba : accueillir la présence du Seigneur dans le calme.

« C’est dans le silence qu’on te loue, ô Dieu, dans Sion. » (Psaume 65:1)

« Arrêtez, et sachez que je suis Dieu. » (Psaume 46:10)

Le silence n’est pas un vide. C’est parfois l’espace que Dieu attend pour parler.

"Dingue" de Jésus, en chemin avec Lui depuis 34 ans, pionnier du web chrétien depuis 25 ans, père de 6 enfants, Nicolas habite en région bordelaise. Il est connu pour ses blogs d'investigation, ses interviews sans concession et ses chroniques radio conservatrices.

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